Espace élèves

Vidéos d’aide à la pratique chez soi

« Lorsque nous faisons une chose pour la première fois, cela intéresse le moi ; lorsque nous répétons cette même chose des dizaines de fois, cela l’ennuie ; si nous la refaisons des milliers de fois, cela le transforme.
Lorsque le geste est intégré, il est nécessaire d’y mettre de la conscience, de vivre pleinement l’instant présent, pour que se produise un réel enrichissement et progressivement un dévoilement de la conscience.

Il s’agit de vivre ce geste comme si c’était la 1ère fois. L’habituation va permettre de ne plus être fasciné par la nouveauté, elle va permettre de nous libérer de l’exécution pour vivre pleinement les sensations, pour porter un regard neuf sur ce que nous sommes en train de vivre.

Alors l’habituation transforme. De plus, l’entraînement régulier permet d’exercer sa volonté.
Décider de se donner du temps est déjà un pas sur le chemin de la réalisation de soi.

Et dans ce moment de liberté que l’on s’accorde (autre lecture de ce que certains nomment une contrainte), la conscience peut s’ouvrir, s’élargir ».

Suggestions de combinaisons de vidéos et articles pour des programmes hebdomadaires :

Pratiquez le(s) programme(s) choisis 2 à 3 fois dans la semaine, en ajoutant la lecture d’un article de la partie “ressources culturelles”. Quand vous avez intégré une vidéo explicative, prenez simplement un temps pour le placement de votre corps en conscience, et suivez juste la vidéo d’application.

Lorsque vous connaissez bien l’application, réalisez-la sans la vidéo, avec d’autres musiques que vous aimez bien. Quand l’application ne fait pas une musique complète, mémorisez l’exercice en le répétant avec nous, puis pratiquez-le sur la musique complète indiquée en dessous, ou celle de votre choix. 

Échauffement : Explication & Application 1
Transfert du poids : Explication & Application 3
La Marche : Explication 4
Croiser la ligne : Explication & Application 7

Échauffement : Explication & Application 1 + 1bis
Intention : Explication & Application 2
Exercices musicaux : Musique Tango 1

Échauffement : Explication & Application 1
Transfert du poids : Explication & Application 3
Croiser la ligne : Explication & Application 7
Croisé avant/arrière : Explication & Application 6
La Salida : Figure 1

Échauffement : Explication & Application 1
Transfert du poids : Explication & Application 3
Pivot dynamique : Explication & Application 8
Le 8 avant : Figure 2

Échauffement : Explication & Application 1
Échauffement avancé : Explication & Application 5
Tour pivot : Figure 3

Mouvements Fondamentaux

Figures Fondamentales

Exercices musicaux

Ressources culturelles

Lorsque l’on écoute du tango pour la première fois, surtout si notre expérience musicale habituelle se résume à la musique populaire moderne, il peut nous sembler difficile de percevoir ce qu’il s’y passe. Ce que nous entendons peut nous sembler proche d’un “mur sonore”.

Mais bonne nouvelle : tout le monde peut développer la faculté d’écouter la musique. L’écoute attentive change immédiatement notre expérience, la faisant plus riche, et créant une relation avec la musique.

Si tu es un danseur, tu danses ce que tu écoutes, donc avec une écoute attentive ta danse commencera immédiatement à changer, sans que tu aies besoin d’apprendre un nouveau pas.

On peut dire que la musique dansable est composée de quatre éléments :
• la mesure (que nous appelons en cours “l’accompagnement”)
• le rythme
• la mélodie
• les paroles (optionnelles)

Le premier pas pour développer notre faculté à écouter consiste à apprendre à repérer ces quatre éléments. Cela va donner quatre possibilités d’écoute, et donc pour le danseur quatre possibilités pour danser : en suivant la mesure, le rythme, la mélodie ou les paroles.

Les orchestres de tango mélangent et mettent en avant ces quatre éléments de manière différente, c’est une manière de créer leur style, ainsi on peut plus facilement les repérer et les différencier.

1. LA MESURE

• Généralités

Mesure et rythme ne sont pas la même chose. Par la mesure, nous comprenons la pulsation régulière de la musique : pour le tango, mesure à 2 temps ou 4 temps.

 

La mesure toute seule n’est pas de la musique, mais elle est fondamentale à la musique (comme un patron de couture pour un vêtement).

Nous marchons sur les pulsations, donc sans mesure il n’y a pas de danse qui vaille. La mesure est un phénomène naturel, physique, comme la pulsation du coeur, ou la cadence de marche ou de respiration. Certains croient qu’ils n’ont pas le “sens du rythme”, mais la mesure est à l’intérieur de chacun de nous, attendant qu’on la découvre.

Mesure et rythme sont connectés, et il est très difficile de trouver un tango qui soit “pure mesure” (c’est-à-dire sans variantes rythmiques), mais pour autant, il en existe un : “Nueve de Julio” de Juan d’Arienzo (1935)

 

 

• Accentuation de la mesure pendant “l’âge d’or”

Les pulsations ne sont pas toutes accentuées pareil : chaque orchestre a son mode d’accentuation de la mesure. Ces modes deviennent extrêmement variés en arrivant dans la période appelée l’âge d’or du tango (1935-1945).

Une première tentative de discerner ces modes d’accentuation serait de les qualifier avec des antagonistes :
• dur ou doux
• fort ou faible
• coupant et piqué (staccato) ou rond et homogène (legato)
…etc.

La mesure de D’Arienzo est staccato : l’accentuation importante de “El Pollito”

 

La mesure de Caló est douce et tendre : “Al compás del corazón (Late un corazón)”

 

La mesure de Troilo est plus élaborée, bougeant du staccato au legato : “Milongueando en el cuarenta”

 

• Accentuation de la mesure pendant la “Vieille Garde” (Guardia Vieja)

Cette analyse n’est plus valable quand on commence à écouter la musique d’avant 1935, c’est-à-dire dans la période appelée la Guardia Vieja. En général les mesures sont fortes, mais douces aussi, comme celles de Roberto Firpo dans “Duelo Criollo” ou “Sábado inglés” :

 
 

Dans cette période, la majorité des orchestres faisaient usage important de “l’arrastre”. Mais qu’est ce que “l’arrastre”? C’est quand la pulsation, au lieu d’être instantanée, se fait plus longue, commençant très faible puis accélérant en faisant un crescendo. Dans le tango, on le décrit avec le son “yum”.

 

Cet effet peut être produit par tous les instruments de l’orchestre. Avec le bandoneón, on le réalise en appuyant sur la touche de la note correspondant avant d’ouvrir le soufflet, puis en accélérant l’ouverture jusqu’à une brusque retenue. Ecoutez, par exemple, le début de “Melancólico”.

 

Pour les instruments à cordes, l’archet se pose sur les cordes avant d’être déplacé, puis en bougeant de plus en plus vite. Si vous n’êtes pas habitué à écouter cela, ce sera plus facile de commencer avec la contrebasse qu’avec les violons, en l’écoutant par exemple dans le début de “Buenos Aires hora cero”, de Piazzolla.

 

Du point de vue de la marche, la contrebasse est le plus important des instruments à cordes, car ce sont les notes graves qui produisent les pulsations sur lesquelles nous marchons. Quand vous voudrez écouter les violons produisant ce son, l’ouverture du morceau qui suit vous donnera un exemple exagéré : “El Retirao” de Di Sarli.

 

L’arrastre sera vraiment mis sous les feux de la rampe quand Osvaldo Pugliese l’incorpore à ce qu’il a appelé la yum-ba : la cellule répétée de deux arrastres très forts (‘yum’) sur les temps 1 et 3, séparés par un accord moins puissant sur les temps 2 et 4 (‘ba’), appuyés par la contrebasse frappant avec force les cordes avec l’archet.

 

Les modes d’accentuation des pulsations ont une conséquence sur la façon de marcher.
Les différences d’accentuation inspirent différentes façons de marcher – différentes manières de poser notre pied au sol -.
L’arrastre en particulier peut avoir un impact important sur le transfert de poids.
Savoir danser sur les différents orchestres, donc savoir interpréter la musique, relève donc avant tout de la façon de faire les figures en fonction du type de musique, et pas forcément d’une sélection de figures selon le type de musique (même si nous pouvons le faire, mais c’est plus difficile).

2. LE RYTHME

Comprenons par “rythme”, à la différence de la pulsation (la mesure) :

• le découpage et les différentes combinaisons des pulsations
• le fait de transformer certaines pulsations en silence (les instruments ne les jouent pas)

Schéma exemple découpe pulsations
 

Les principales ressources rythmiques dans le tango sont les syncopes, qui sont des pulsations qui tombent à des endroits où on ne les y attend pas (découpage irrégulier de la mesure).

Commençons avec D’Arienzo. Principalement, il utilise la syncope classique du tango, celle après le temps : écoutez par exemple les syncopes dans le début de“Don Juan (El taita del barrio)” (elles se situent entre 0’9 et 0’14).

 

Pour un danseur, l’accélération en staccato de la syncope suggère fortement une rupture de la danse. Ces syncopes ont tendance à être par groupe de 3 – information utile pour le danseur.

Il existe aussi la double syncope, dont le résultat peut être déconcertant, comme dans les pulsations du début de “Homero” de D’Arienzo (tout le début jusqu’à 0’13).

 

On peut aussi entendre cette combinaison rythmique aussi dans “Organito de la tarde” de Di Sarli (tout le début jusqu’à 0’15).

 
 

Autre type de syncope : la syncope 3-3-2. Durant l’âge d’or, on entendait cela que dans les orchestres très élaborés, par exemple Pedro Laurenz dans “Arrabal” (depuis 1’04 jusqu’à 1’20) et Troilo dans “Comme il faut” (au tout début jusqu’à 0’12, puis à nouveau entre 1’26 et 1’33).

 
 

Une autre ressource rythmique : passer sous silence certaines pulsations ou combinaisons de pulsations : cela va donner un effet de ralenti ou d’allègement de la partie concernée du morceau, sans pour autant changer la vitesse d’exécution. Par exemple, dans le début de “Pavadita” de De Angelis, écoutez comme seuls les pulsations fortes 1 et 3 sont jouées entre 0’7 et 0’11 (et même uniquement la pulsation 1 dans la mesure suivante…)

 

3. LA MELODIE

C’est ce que nous chantons en nous, ou aux autres, quand nous nous rappelons une chanson. Les orchestres les plus “romantiques” donnent priorité à la mélodie par rapport aux pulsations (mesure) et au rythme.

Pour exemple d’une chanson mélodique et dansable, utilisons le célèbre enregistrement de “Malena” par Lucio Demare, sa propre composition. La ligne mélodique est vigoureuse et claire, donc facile à suivre.

Elle est construite en phrases, avec des respirations, comme le langage humain, et peuvent être courtes ou longues. Dans les premières années du tango les phrases étaient toujours courtes : prenez comme exemple “El choclo” :

 
 

Puis les choses ont évoluées… L’exemple par excellence de la phrase longue : “Flores negras” de Francisco De Caro, l’une des plus belles mélodies écrites dans le tango. Écoutez attentivement les phrases du début, et cherchez les moments où s’arrêtent les notes nasales du violon-cornette de Julio de Caro pour respirer… Il y en a peu !

 

En étant attentif, vous remarquerez que une ou plusieurs notes dans les phrases mélodiques sont jouées plus fortes ou semblent plus intenses que d’autres : c’est l’accentuation de la mélodie. Comme nous accentuons certaines syllabes ou certains mots lorsque nous parlons, ceci pour ne pas avoir un discours monocorde, et donner une cadence à notre débit de paroles, c’est pareil pour la mélodie.

Dans la musique de tango dansable, l’accentuation de la mélodie a toujours un point de contact commun avec l’accentuation de la mesure ou le type de rythme choisi, ce qui rend l’exécution de la danse plus aisée pour le danseur et lui donne de la liberté d’interprétation.

4. LES PAROLES

Pour finir, il y a les paroles, qui donnent un certain sens et apportent toujours une couleur émotionnelle. Nous occultons cet élément si nous ne connaissons par l’espagnol.
Pour ceux qui comprennent, en écoutant les paroles, probablement, certains changeront leur relation à la chanson, des sentiments peuvent resurgir, peut être des souvenirs, qui viendront éventuellement se superposer à la musique et s’exprimer dans la danse.
Approfondir le thème des paroles va au-delà du sujet de cet article, mais il est quand même important de souligner que pendant l’âge d’or, les paroles tristes sont intégrées de manière brillante par les orchestres dansables.

Pour conclure de manière générale, les orchestres dansables choisissent de favoriser
• soit la mesure et le rythme (exemple basique : D’Arienzo)
• soit la mélodie (exemple basique : les derniers de Di Sarli)
• soit arrivent à manier les deux aspects pour créer leur style et des oeuvres originales.
C’est ce qui donne une diversité musicale extrêmement importante dans le tango dansable, qui permettait d’avoir, pendant la décennie de l’âge d’or, environ 600 orchestres par soir qui tournaient à Buenos Aires, sans que cela soit un problème pour les danseurs !


> Dans cet article, quelle(s) musique(s) avez-vous préféré et pour quelles raisons ?


Propos traduits et librement complétés depuis l’extrait de l’ouvrage de Michael Lavocah : Tango Stories: Musical Secrets, 2ª edición, Milonga press, 2014.
Extrait disponible en espagnol sur todotango.com

1. Opposition entre “tango rioplatense” et “tango européen”

Dans les années 1910 en Europe, c’est la folie du tango originel du Rio de la Plata (nom du fleuve qui sépare Buenos Aires de Montevideo, définissant les deux zones urbaines où s’est développé le tango). Il est véhiculé par les spectacles dans les cabarets et théâtres, et donne donc une image de lui chorégraphié, exagéré dans la gestuelle, sans mettre en avant la connexion et le contact des bustes (il fallait séduire les gens riches pour vendre les spectacles, et ce n’était pas bien vu d’être collé-serré…!)

Il est donc resté en Europe sous cette forme, et les Anglais iront même jusqu’à le standardiser, c’est à dire le codifier pour permettre de l’évaluer dans les compétitions. On le retrouve aujourd’hui dans le florilège des “danses de société”, et dans les compétitions des dites “danses sportives”, sous le nom de “tango” ou “tango de salon”.

Dans les années 1990, on le redécouvre en Europe et dans le monde. On y ajouta alors le qualificatif “argentin” pour éviter la confusion et le distinguer du tango de salon européen, qui fut le plus connu et le plus pratiqué pendant soixante ans.

À partir des années 2000, avec le développement et le succès mondial du tango “argentin”, le qualificatif “argentin” fut de moins en moins employé dans ce milieu, la confusion étant devenue moins probable avec le tango “européen”, mais aussi par respect pour les Uruguayens : en effet, ils ne dansent pas moins le tango que les Argentins, et cette musique fait tout autant partie de leur culture que de celle de leurs voisins argentins. Il se voit donc appelé “tango” sans qualificatif, ou tango “rioplatense”.

La forme qui a perduré en Europe est bien différente du tango originel, dit “rioplatense” : ce dernier est une danse qui permet l’improvisation, où aucun pas et aucune séquence ne se répète fondamentalement, où chaque danseur le réinvente. Les pas de danses se multiplient plus qu’ils ne s’additionnent. Les géométries fondamentales de déplacement sont la marche linéaire et le tour. Les bustes sont plus souples et mobiles.

Le “tango”, dans l’imaginaire collectif européen, est encore souvent associé – en totale opposition avec ses origines – à une danse rétro, de salon, voire de cabaret, c’est-à-dire à un type d’énergie de danse très tonique et parfois sec, un peu rigide dans sa tenue et sa construction dansée. Les amateurs de tango rioplatense trouvent même parfois ce tango européen guindé ou raide, et ils ne l’aiment pas beaucoup car il donne aux gens une fausse image de leur danse, à l’opposé ce qu’elle est : le tango rioplatense a toujours été, dans les bals, une danse très fluide, souple, à terre et improvisée.

2. Éléments fondamentaux et structure de base du tango dansé

Commençons par la posture, où il s’agit d’amener le poids de son corps et le sternum vers l’avant, pour les offrir à son partenaire de danse comme point de contact pour la communication.

Puis on doit installer l’abrazo, la manière de se prendre dans les bras. Le court instant de l’abrazo est, pour certains, déjà un moment de danse, où l’on s’approche l’un de l’autre sans se précipiter, où l’on s’installe dans une posture adéquate avec la morphologie de l’autre.

Le guidage ne se fait pas avec les bras, ni avec les mains, mais avec le buste et le poids du corps. Ce guidage qui semble imperceptible vu de l’extérieur, est en fait infiniment plus clair, pour le partenaire qui suit, que s’il était effectué directement avec les bras. De fait, plus le guidage vient de l’intérieur du corps, plus il est naturel, clair et fonctionnel.

Les pas ou séquences que l’on apprend sont faits pour être oubliés : Ils ne sont pas destinés à être reproduits et juxtaposés, mais à être multipliés, mélangés dans un mouvement qui, plus il est inconscient, meilleur il sera. Cela permet l’improvisation, caractéristique fondamentale du tango. Mais l’improvisation n’est pas seulement une question d’inspiration, c’est d’abord une question technique : lorsque l’on commence le tango, ou que l’on est pas très bien connecté avec sa/son partenaire, on aura tendance à reproduire des séquences de motifs dansés, parfois assez répétitifs. Lorsque la qualité du mouvement et de la connexion s’améliore, on est alors capable de danser des motifs plus divers qui seront de moins en moins répétitifs. À l’extrême, si les danseurs trouvent une connexion ou une fusion idéale, la sensation de l’improvisation pourra parfois être totale.

La structure du tango est au début une marche linéaire et des tours, avec des cortes (interruptions de la danse, ou suspensions) y quebradas (“cassures”, à l’origine le fait de faire plier les jambes à sa partenaire, mais concerne des mouvements souples de hanche aussi). Cette structure s’est enrichie au fil du temps, avec l’inventivité et la facétie des danseurs de bals, la mode des spectacles et aussi l’apport d’autres disciplines comme la danse contemporaine (plutôt dans les années 90). Des concepts plus complexes sont nés progressivement, tels les ganchos, les boleos, les barridas, les colgadas et volcadas…

3. Les tendances du tango dansé au fil de l’histoire

Il est impossible de définir avec précision différents styles de tango, car le tango n’a jamais été une danse figée. C’est une danse par essence très créative ou chaque danseur aura un peu sa propre façon de danser et parfois ses propres pas. Il n’y a donc pas de styles figés et clairement distincts ayant chacun leur technique propre et précise, mais plutôt un certain nombre de tendances, historiques ou non, dont la nature et la posture sont plus ou moins définies.

• Tango Canyengue

Au tournant du 20e siècle, dans le Río de la Plata, danses de Blancs (entre autres les danses de salon venues d’Europe), danses de Noirs et habaneras s’influencent et s’imitent mutuellement.

Michel Plisson écrit :
“Les Noirs [anciens esclaves] empruntent de leurs anciens maîtres les danses de couples que la tradition africaine ignore. Les danses de salons européennes se déforment à leur contact car les Noirs les investissent d’éléments culturels qui sont étrangers à ces danses. Le compadrito [petit caïd de quartier à la grande gueule et à la bagarre facile] reprend ces formules nouvelles, en se moquant des Noirs, sans se rendre compte qu’il invente les pas nouveaux d’un danse, dans les bas-fonds et les bordels.”

Durant cette époque où Buenos Aires fait face à une immigration massive, en particulier d’hommes seuls venus d’Europe, il y a un déséquilibre dans la répartition homme/femme. La concurrence est donc rude et, du fait de la rareté des femmes, et surtout parce qu’il serait inconvenant pour une jeune femme de quitter seule la maison pour le faire, on s’entraîne souvent à danser entre hommes. Le tout sur fond de nostalgie du pays éloigné, de pauvreté, du désir inassouvi.

Le tango émerge de cette alchimie entre, d’un côté, les Noirs qui métissent leurs danses avec les danses européennes de salon, et de l’autre, les Blancs qui se moquent des Noirs en singeant leurs figures. Le tango dansé présente ainsi à cette époque un aspect provocant et insolent qu’il perdra au fur et à mesure de son ascension sociale.

On nomme souvent ce style originel du tango dansé, tango canyengue (prononcez “canjengué”), relativement peu pratiqué en bal aujourd’hui.

Le tango canyengue est, historiquement, le style de tango le plus ancien, de caractère populaire, des bas-quartiers. Tel qu’il est décrit et dansé aujourd’hui, c’est un tango avec une posture enlacée, le buste de la femme collé sur le flanc de l’homme, la poignée de mains est en bas (au niveau du bassin), les jambes peuvent être très pliées, de manière parfois exagérée. Un style espiègle et pittoresque !
(début de la démo à 1 mn)

• Tango milonguero

C’est la forme du tango la plus populaire, quand il devient “la mode” absolue dans les années 1910-1930. “Milonguero” vient de “milonga”, première forme musicale du tango, par extension devenu le nom de la soirée où l’on danse le tango. Cette appellation a été conservée pour décrire aujourd’hui tout simplement le tango qui se danse en position fermée.
Posture fermée, on joue beaucoup avec les cortes et quebradas, et quelques agilités avec les jambes, que de grandes nouveautés qui ne se pratiquaient pas du tout dans les autres danses de couples !

• Tango salón

C’est la forme qui se danse dans les beaux salons de danse de Buenos Aires à l’âge d’or du tango, dans les années 1935-1945. C’est un style sobre et élégant, où les danseurs sont toujours en posture fermée, le partage du poids du corps est plus intense, la danse est plus intimiste, un peu moins joueuse. On y retrouve les bases fondamentales du tango enseigné aujourd’hui.

• Tango fantasía

Littéralement “Tango fantaisie”, qui décrit les formes de tango apparue pour les spectacles. La plupart du temps il est chorégraphié, souvent en posture ouverte, avec des pas complexes, voire des sauts. Ce type de tango se retrouve aussi dans les concours qui fleurissent partout depuis ces dix dernières années.

• Tango moderne, dit “nuevo”

Alors que jusque dans les années 1980, les danseurs de bal n’ouvraient la posture que par intermittence pour quelques pas au milieu de la danse, ou bien alors lors de démonstrations ou de spectacles, un tango en posture très ouverte est apparu dans les bals du monde entier, dans un style organique d’abord influencé par les danseurs du petit groupe de recherche formé autour de Gustavo Naveira à la fin des années 1990. C’est un tango utilisé en bal et donc basé sur l’improvisation.

Ce style est parfois appelé “nuevo”, mais ce terme ne veut pas dire grand chose, car on y regroupe pêle-mêle des tangos très divers, incluant des pas avec de nombreux contre-poids, ou des mouvements guidés à l’aide des bras à la manière du swing, ou des formes de tango plutôt commerciales utilisées pour attirer des élèves. C’est donc un “fourre-tout” à éviter.

On pourrait parler plutôt de Tango moderne ou tango ouvert. Il a tendance a être mis en opposition avec le tango fermé ou “milonguero”, considéré comme plus “authentique”. Lors d’un interview, le maestro Gustavo Naveira répond ceci :

“Cette discussion qui existe aujourd’hui entre le tango ouvert et le tango fermé est une invention un peu étrange. Lorsque j’ai commencé à danser, je me souviens qu’il y avait des danseurs qui utilisaient différentes formes d’abrazo et l’on ne considérait pas forcément ceux qui dansaient proches (apretado, milonguero) comme des traditionalistes. Ce n’était pas la seule possibilité, c’était beaucoup plus mélangé. Aujourd’hui on prétend que le tango milonguero est le tango traditionnel et que l’autre non. Cette polémique me paraît une invention moderne.”

Et il ajoute, dans un essai, en 2008 :

“Le terme tango nuevo est parfois utilisé en référence à un style de danse, ce qui est une erreur. (…) Aujourd’hui, il est parfaitement clair que la distance dans la danse a une complexité beaucoup plus grande que simplement ouvert ou fermé…”

• La valse et la milonga

Ces deux styles ont été conservés et se dansent encore à l’heure actuelle dans les bals, en plus du tango.

La valse argentine, appelée “tango vals”, est héritée de la valse amenée par les européens immigrés. Seule “survivante” de toutes les autres danses de couples importées, elle a une structure musicale à 3 temps. Sa forme dansée d’origine est plutôt simple : les danseurs prennent appui sur chacun des 3 temps en tournant sur eux-mêmes à droite ou à gauche, en avançant sur la ligne de danse. Les argentins voulaient, eux, garder leurs séquences complexes de tango, mais se sont trouvés face à l’impossibilité de les placer sur une musique aussi rapide. Ils se sont adaptés en prenant comme temps “fort”, c’est à dire le temps d’appui, uniquement le 1er temps de la mesure. Ainsi, la musique reste rapide, mais la danse est ralentie et peut rester complexe. Les danseurs utilisent donc les figures de tango sur la valse, en privilégiant celles qui tournent le plus.

Le style de danse que l’on appelle milonga aujourd’hui devrait être appelée plus précisément milonga porteña (porteño/a désignant les portègnes, “portuaires”, les habitants de Buenos Aires). C’est un style de musique plutôt rapide, un retour de la milonga originelle qui a donnée naissance au tango, mais remise au goût du jour après que le tango soit déjà en pleine expansion. On y retrouve la rapidité ainsi que la joie du premier tango. On la danse sans chercher la complexité dans les figures mais plutôt le jeu musical, avec beaucoup d’alternances entre temps fort et accélérations.

 

Le tango est peut être l’une des formes les plus pures d’intimité physique que le monde est connu. Cette danse commence comme nos vies : en confiance et dans les bras d’un.e inconnu.e. Lorsqu’on est complètement absorbé dans la danse, la connexion humaine est exacerbée dans les sensations corporelles brutes et les émotions profondes. Son étreinte rebelle et chaleureuse détruit les barrières de la distance physique entre homme et femme comme aucune danse ne l’avait fait avant.

Mon devoir est de parler de ce trait éminemment humain de la danse : étreindre un.e étranger.ère (cet autre que nous ne connaissons pas, et qui ne nous connait pas non plus). La psychologie et la sociologie nous informe que l’inconnu génère des peurs et qu’il a tendance à être rejeté. C’est tout le contraire dans le tango, où il est bienvenu, voire très valorisé. Quelle autre circonstance, dans la société, nous amènerait à étreindre des gens avec qui nous ne partageons rien et en même temps tout sur le plan de l’être? Dans cette perspective, le tango s’érige en phénomène social.

Pour étudier l’essence de cette danse, et de sa contre-culture libre permettant d’étreindre des inconnu.e.s, j’ai cherché dans sa matrice. J’ai trouvé ses géniteurs : des masses d’immigrants populaires multi-ethniques, déracinés, rebelles et nostalgiques, la dansant pas seulement dans les bordels comme nous raconte le mythe, mais aussi dans les maisons de familles et clubs sociaux jusqu’à la fin du 19e siècle, et dans des théâtres à l’aube du 20e siècle.

La fusion de la richesse génético-culturelle des natifs et de tous les autres (les chiffres révèlent leur présence massive : en 1924 on dénombrait des journaux en 120 langues différentes à Buenos Aires), qui a forgé notre identité, a aussi donné naissance à une étreinte (abrazo) inclusive : les blancs dansent avec les noirs, les pauvres avec les riches, les jeunes avec les vieux, les orientaux avec les occidentaux, les chrétiens avec les musulmans. Lors du déluge migratoire qui concorde avec la consolidation du tango, autour de 1880, il n’y a pas eu la discrimination qu’on a constaté à New York. En même temps, l’esprit égalitaire de cette danse n’est pas surprenant : son étreinte fraternelle ne s’est jamais pliée au “socialement correct”.

A Buenos Aires, les codes ont préservé les milongas comme des temples de la danse. Ils dictent des règles précises : hommes et femmes se trouvent dans différents endroits du salon de danse, l’invitation se fait à distance, les danseurs ne révèlent pas leur identité. Ces codes n’ont pas “pris” ailleurs, là où les gens ont tendance à se connaître, ce qui redouble le désir de danser avec des inconnus. On part donc à la recherche de ces étrangers dans d’autres villes, d’autres pays, d’autres continents. Cette migration est un phénomène anthropologique : j’appelle ses adeptes les “gitans du tango du 21e siècle”. L’un d’entre eux m’a dit : “la première fois que l’on se connecte à un inconnu… c’est magique. Du coup cela devient naturel d’aller d’un endroit à l’autre chercher ces connexions…”

Pour comprendre ce qui motive cette recherche, je me suis renseignée sur leurs histoires. Certaines personnes ont ré-inventé leurs vies, abandonnant carrière et travail bien rémunéré. D’autres ont trouvé un compromis entre travail et danse, la rémunération perdue étant largement compensée par des expériences de satisfaction subjective. Un voyageur parle de l’un de ces trésors : “Je me sens connecté aux milliers de gens qui ont dansé la même musique il y a 50 ans, 30 ans, et à ceux qui continuerons à la danser quand je ne serai plus là. Je sens une connexion avec le passé, le présent et le futur.”

L’étranger.ère facilite l’expérience ou la fantaisie de liberté dans ce jeu qu’est la danse improvisée. La redéfinition du sens de l’identité est le grand héritage du tango dans le monde d’aujourd’hui : “j’aime cette danse, la personne que je suis aujourd’hui a été en grande partie définie par mes expériences de tango. Je me suis découverte à travers celles-ci.”

Ces voyageurs valorisent aussi le sens de l’appartenance, l’affinité, la diversité culturelle et ethnique qui gravitent autour de la danse. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles cet art, qui est beaucoup plus qu’une danse, continue et continuera à faire frémir le monde. A l’ère de l’information qui nous “relie” par un vide virtuel, celui-ci est plus que jamais comblé quand nous dansons en sentant notre coeur et le coeur de l’autre battre à l’unisson.

Après plus d’un siècle, la boue des rives encore dans son âme, le tango répond à des besoins essentiels des habitants du monde entier : il sauve notre intériorité, il nous met au même niveau que l’autre, il nous permet de jouir d’une communication sans limites. Il gomme toutes les différences et touche en nous quelque chose qui nous unit et que nous partageons tous : notre histoire humaine. Il nous parle à tous. Il nous concerne tous. Pour moi c’est cela l’universalité d’une danse. De cette danse dans les bras d’inconnu.e.s…

Chronique basée sur la recherche réalisée à Buenos Aires et aux Etats-Unis (2006-2011) par Beatriz Dujovne : In Strangers’ Arms – The Magic of the Tango.
McFarland Publishers, North Carolina, 2011. (wwww.instrangersarms.com)
https://www.todotango.com/historias/cronica/399/Un-baile-en-brazos-de-extranos/

9 réponses sur “Espace élèves”

  1. Tout d’abord bravo et merci pour ce travail magnifique ; les vidéos très claires qui nous remettent dans nos chaussures ! Et le travail sur la musique.
    Avant tout, je suis attirée par le bandoneon.
    Il exprime une vulnérabilité et une poésie qui me bouleversent. C’est pour moi l’âme du tango. De toutes les Argentines, de toutes origines et cultures, de leur histoire douloureuse, des immensités désertiques où le premier voisin est à 150km aux grandes villes et à la luxuriance du Nord.
    J’ai besoin de phrases mélodiques qui vont accompagner cette confusion d’émotions.
    Bien sûr j’aime l’arrastre qui accentue cette émotion et même si je ne comprends pas l’espagnol, l’amour, la jalousie, l’abandon, la mort qui sont les thèmes récurrents de ceux qui se battent pour survivre.
    Alors j’aime Melancolico, Flores negras la Malena et Piazzolla… tout Piazzolla même
    si ça n’est pas dansable. Et bien sûr beaucoup d’autres qui mélangent suivant l’humeur de chacun staccato et legato.
    J’aime la syncope, la respiration et le silence.
    Quand le temps est suspendu alors le temps devient espace.
    J’aime la musique.
    J’aime le tango.

    1. Merci Monique pour ton commentaire reflétant la passion que tu vis pour le tango !! Quel plaisir de lire ce que tu ressens ! Continue à nourrir tout cela, c’est la flamme de la vie… Et comme nous en avons parlé, la vidéo corrigée de la salida pour les filles est en cours de traitement ! Vous me verrez de dos, ce sera plus habituel… 🙂

  2. Ce qu’il y a de bien avec les vidéos, c’est qu’on peut les passer au ralenti sans perdre l’équilibre !
    Cet ensemble de cours-vidéos est très utile
    Philippe oo

  3. Je viens juste de me rendre compte que mon message précédent, laissé la semaine dernière, n’avait pas été enregistré…suite à une erreur de manip je suppose.

    Je vous remercie Adélaïde et Aurélien pour cet important travail de très grande qualité, qui nous permet de rester “connectés” à cette belle danse mais aussi d’approfondir notre culture du tango.
    Vos propositions sont très riches, les explications sont claires et précises, comme en vrai !

    En espérant que nous pourrons mettre tout cela en pratique très prochainement maintenant.
    Un très grand merci encore !!

  4. Merci à toi Sophie de l’intérêt que tu manifestes à notre travail 🙂 Oui, nous espérons aussi que nous pourrons nous revoir tous bientôt pour pratiquer ensemble en “direct” ! Et désolé pour la première visio… J’espère que tu pourras participer à celle de dimanche !

  5. Le programme de danse et de musicalité est dense et enrichissant, supporté par des vidéos de qualité qui permettent de suivre précisément les postures et la gestuelle. Les danseurs apprécient.
    Ce qui rend cet espace encore plus appréciable, c’est cet immense travail culturel et sociologique qui vient richement compléter le cheminement vers le tango et ce qu’il véhicule. Grand merci à Adélaïde qui s’est appliqué à nous restituer sous une forme didactique et attirante l’histoire et l’évolution de cette danse, son support humain et sociologique.
    Moi qui croyais que ces immigrants qui sont initiateurs du tango constituaient une petite communauté, comme le sont en général, les immigrés dans un pays, j’ai été surpris de lire qu’à la fin du 19ème siècle, les immigrés représentaient la moitié de la population de Buenos-Aires qui comptait alors 700 000 habitants environ. Même si ces immigrés ne constituaient pas, je suppose, une communauté homogène, ils ont eu une influence sociologique majeur (principalement urbaine ?). Faut-il que ce qui se noue entre les deux danseurs soit fort pour que le tango finisse par devenir un élément du patrimoine culturel argentin.
    Félicitations à Adélaïde et Aurélien.

  6. Merci infiniment !! Quel travail remarquable !! Et quelle harmonie !! Chapeau !! C’est la Passion !!!
    Les devoirs à la maison seront exécutés avec application et patience (et passion aussi !) !! En espérant des résultats à la hauteur de votre engagement pour vos élèves fidèles….
    A très vite pour le retour des cours
    Bien amicalement Bisous
    Jocelyne et César

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